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lettre d'information

couverture de SAGESSE DES LIANES
A paraître le 8 octobre
144 pages - 12,00 €
Post-éditions

SAGESSE DES LIANES

Cosmopoétique du refuge, 1

Des Caraïbes à la Papouasie, l’enchevêtrement inextricable des lianes entrave la pénétration coloniale. Premier obstacle à la quête de l’Eldorado et au régime des plantations, la liane est le serpent, l’hydre végétale qui, aux yeux du colon, fait d’une forêt vierge et tentatrice un enfer vert. Tout en torsions et contorsions, la langue fourchue des lianes ne peut sécréter qu’une sagesse de singe : un gai savoir qui convertit, l’espace d’une grimace, la douleur de l’oppression en éclats de rire. Dénètem Touam Bona met en scène la sagesse subversive des luttes « indigènes » contre la marchandisation intégrale du vivant, dont l’anthropocène n’est que l’ultime avatar.

En créole, « lyann » désigne ce qui permet de faire cercle, de faire corps ensemble, mais aussi d’encercler les dominants par une fine trame de conjurations continuelles : depuis les fuites et les sabotages jusqu’à l’insurrection générale, en passant par les pratiques de contre-plantation du « jardin nègre ». Dénètem Touam Bona rend ici hommage à la sagesse des luttes pionnières « indigènes » contre la marchandisation intégrale du vivant dont l’anthropocène n’est que l’ultime avatar.

Le « lyannaj » est né dans les champs de canne où il désignait à l’origine ce doigté, cette dextérité, ce mouvement textile par lequel on cousait ensemble les roseaux sucrés de Babylone : les cannes à sucre. Ce geste technique essentiel à l’exploitation, à la dépossession, à la vampirisation des corps esclavagisés est devenu dans les Antilles françaises, par un étrange renversement, l’expression la plus puissante de la solidarité, de la créativité, des liens qui nous délient : ceux de la poésie, du chant, des sociétés de travail et d’entraide, des cultes et rythmes afro­diasporiques.

Détournement créateur d’un geste associé à l’exploitation esclavagiste, le lyannaj montre que c’est au sein même de la plantation que se déploient des ripostes qui passent par un faire corps, un faire front furtif d’où émergera tout un « Pays en dehors » (expression haïtienne) : des refuges, aussi éphémères soient-ils, où reconstruire une humanité niée. Ce mouvement de subversion qui produit à travers des gestes furtifs une version clandestine de la réalité – des « undercommons » (Fred Moten, Stefano Harvey), des « sub-communs » –, c’est peut-être la langue tortueuse de la liane, toute en torsion et contorsion, qui l’exprime le mieux.

La liane dispose en effet d’un formidable don d’entrelacement, c’est la plante volubile par excellence (est dite volubile une plante qui s’enroule). Ne disposant pas d’un tronc rectiligne, son échappée vers les cieux n’est possible que parce qu’elle compte sur les autres, parce qu’elle se mêle aux autres, tout en les entremêlant. La liane n’est finalement rien d’autre que cette course vers la lumière, qui s’élance de la chair humide et opaque des sous-bois pour rejoindre le drapé d’émeraude de la canopée.

Le mouvement de la liane est à la fois philosophique et poétique, il obéit au principe du détour et de la correspondance : tout en variations créatrices, en zig-zag, ici et là, par-dessus, par-dessous, par l’interstice des rochers ou le tremplin des souches, la ligne de fuite du lyannaj parcourt tous les étages de la forêt, sans priorité ni hiérarchie, enchâssant des formes de vie a priori sans rapport : fourmis processionnaires, mantes religieuses, singes hurleurs, épiphytes chutant jusqu’au sol, mousses expansives, une multitude de vivants empruntent et recréent, à chaque instant, les routes fractales du lyannaj.

Le lyannaj est une façon de composer les forces et les formes, une composition en mode mineur, une fugue végétale. Par son parcours vertigineux, la liane incarne aussi le pouvoir de « traverser » et d’être nourri par ce que l’on traverse (et vice-versa) : les strates des sous-sols, le fourmillement des sous-bois, la chute inversée des fougères et des arbres tropicaux.

Chaque type de liane appartenant à des familles végétales distinctes, la liane n’est pas une espèce : frondeuse et indocile, elle subvertit d’emblée les classifications « disciplinaires » – cette manie coloniale de répertorier les vivants par ethnies aux frontières bien étanches. La liane désigne moins un être – une identité – qu’une certaine façon pour une pulsation végétale d’explorer et de dérouler un territoire au fil de son avancée, en y traçant des lignes inédites.
Maîtresses des carrefours, certaines lianes sont les alliés privilégiés du chamane qui « rêve », tout en les secrétant, les « confuses paroles » de l’au-delà du visible. C’est ainsi que l’ayahuasca, la liane des morts, est l’expression par excellence de l’esprit de la forêt qui révèle les correspondances secrètes entre les multiples dimensions de la réalité : une « théorie des cordes ». L’écheveau aérien des lianes, tout comme le lacis souterrain des racines et du mycélium font de la forêt une toile mouvante et métamorphe, au regard de laquelle nos réseaux cybernétiques et nos « intelligences artificielles » ne sont que de pâles approximations. C’est à un cosmos en constante réinvention que nous initie l’atelier textile des lianes : une cosmo-poétique que menace la « mondialisation » – la consumation de la planète sous la forme morbide de la marchandise. Par l’usage qui en est fait en Guadeloupe et en Martinique, où cette expression désigne des pratiques d’alliance allant de la jam-session (lyannaj musical) au lyannaj kont pwofitasyon des collectifs de citoyens, le lyannaj réactive l’esprit de la forêt, l’esprit du marronnage. Rien d’étonnant, puisque la liane, malgré sa condition de plante pionnière, s’est toujours opposée à la pénétration coloniale : elle a toujours été perçue par les envahisseurs comme une plante entravant la transformation de la forêt vierge et inculte en monoculture industrielle. Le lyannaj renvoie donc aux premières pratiques de contre-plantation et à l’autodéfense des puissances sylvestres.

Il y a ainsi de nombreux enseignements à tirer du savoir-faire, du savoir-vivre des lianes. Il ne s’agit pas tant d’« atterrir », comme nous y enjoignent certains maîtres en vie « terrestre », que de maintenir la tension entre terre et ciel. Cela ne va pas sans frictions, puisqu’à l’image des cordes, les lianes ne consistent que par le frottement de leurs fibres. Le mode opératoire de la liane ne se réduit pas à l’établissement de relations. L’aptitude à développer des attachements n’est source de liberté que si l’on est capable aussi de faire sécession, car il est également des liens toxiques. Il faut donc savoir s’arracher à la pesanteur terrestre, convertir le poids en légèreté.

La sagesse des lianes est une sagesse de singe : la folie, les simagrées, les parodies, les retournements et détournements carnavalesques en constituent un ingrédient essentiel. Dans les torsions-contorsions du « KRUMP » (danse urbaine afro-américaine née peu après les émeutes de Los Angeles, 1992), la grimace du « nègre » – que le maître croit dénigrer en l’associant au singe – convertit la douleur de l’oppression en inservitude du rire. L’indocilité du nègre marron s’inscrit dans l’indocilité du vivant : la poussée irrépressible de la liane (et de la forêt en général) qui toujours s’oppose, en nous, au mouvement courbe de l’humiliation et de la servitude.

Dénètem Touam Bona. Collaborateur de l’Institut du Tout-Monde (centre dédié à l’œuvre d’Édouard Glissant) et de revues telles qu’Africultures ou Terrestres, il est l’auteur d’un essai philosophique et littéraire : Fugitif, où cours-tu ? (PUF, 2016). Dénètem Touam Bona ne cesse de multiplier les expériences : formation et ateliers d’écriture en prison, documentaliste dans un réseau de solidarité internationale, professeur de lettres et de philosophie en Guyane et à Mayotte, etc. Depuis quelques années, il collabore régulièrement à des projets de création, en tant que dramaturge notamment.

Dénètem Touam Bona est commissaire de l’exposition collective « La Sagesse des lianes » organisée au Centre international d’art du paysage Île de Vassivière à partir du 18 septembre 2021.

Présentation de l’exposition.

Editeur : Post-éditions
Prix : 12,00 €
Nombre de pages : 144 pages
Date de parution : 8 octobre 2021
ISBN : 979-10-92616-31-6
EAN : 9791092616316